Le problème grec : une question de droits de propriété

Alors qu’on s’interroge sur les conséquences d’une sortie de la Grèce de la zone euro ou d’un défaut sur la dette de l’État grec, jamais il n’aura été plus urgent de comprendre les causes profondes du problème auquel fait face la zone euro. Ces causes peuvent se résumer en une : « réserves fractionnaires » ou « couverture partielle des dépôts ». Ce que je vais expliquer là n’a rien de secret et fait partie de tout cours sur la monnaie, mais on comprend rarement ce que les réserves fractionnaires impliquent en dernière analyse et trop rares sont les esprits critiques qui les remettent en cause.

Plaçons nous dans le cadre imaginaire d’un monde où les droits de propriété sont respectés. Prenons Pierre qui dispose d’un dépôt à la banque A. Pierre peut à tout moment disposer comme bon lui semble de son dépôt. Rien de plus normal, puisqu’il en est le propriétaire. Si la banque A veut prêter à Paul, elle ne peut donc pas utiliser le dépôt de Pierre. Elle doit puiser dans ses fonds propres ou trouver des prêteurs. D’une manière générale, les déposants disposent à tout moment des fonds déposés, tandis que les prêteurs acceptent de renoncer à disposer de l’argent pendant la durée du prêt, et ils ont conscience des risques associés, pour tout cela ils demandent un intérêt. Lorsque Paul se verra prêter l’argent en question, il le déposera à la banque B. De la même façon, cette banque ne pourra pas utiliser cet argent pour prêter à Jacques. En résumé, ici, chacun sait de combien il dispose, connaît les risques associés en cas de prêt. Un défaut de remboursement de prêt a des conséquences circonscrites. La situation est saine et claire pour tout le monde : les droits de propriété sont respectés, donc chacun assume ses responsabilités.

Revenons à notre monde réel. Pierre dispose d’un dépôt de 100€ à la banque A. Pierre peut à tout moment disposer comme bon lui semble de son dépôt. Problème : lorsque la banque A veut prêter à Paul, elle est autorisée par le pouvoir politique, en violation des principes généraux du droit, à utiliser l’argent de Pierre jusqu’à 90€ (pour simplifier). Imaginons que Paul emprunte exactement ce montant et le dépose à la banque B. Cette dernière pourra faire de même pour prêter à Jacques 81€ (90% de 90€) en utilisant le dépôt de Paul. Ainsi de suite, ce système crée ex nihilo 900€ (90+81+…) à partir du dépôt de 100€ de Pierre. Pourquoi « crée » ? Parce que chacun pense pouvoir utiliser cet argent à tout moment. Le risque est grand que certains ne puissent récupérer leur dû si tout le monde le fait au même moment. Si beaucoup de prêts ne sont pas remboursés, une réaction en chaîne commence car les dépôts des uns soutiennent une masse considérable de prêts des autres (c’est la déflation-dépression). La violation des droits de propriété expliquent donc in fine l’instabilité chronique du système bancaire.

Le problème grec est le suivant : si l’État grec fait défaut ou rembourse en monnaie de singe, les banques qui détiennent des obligations de cet État peuvent faire faillite, emportant avec elles d’autres banques et leurs dépôts : tout le monde se tient.

On a ici un formidable aléa moral : l’État grec, et d’autres États, ainsi que des grandes banques « trop grosses pour faire faillite », peuvent avoir une gestion déraisonnable en considérant que ce sont les autres qui paieront pour ne pas faire sauter le système dans lequel chacun a des intérêts. (1)

Ce système est condamné car aucune société ne peut reposer sur l’irresponsabilité érigée en Principe. Il n’y aura pas de retour à une croissance économique durable sans retour à une monnaie saine et à des banques saines où chacun assume ses responsabilités grâce à un système clair et sans ambiguïté de droits de propriété. (2)

(1) Voir La Tragédie de l’euro de Philipp Bagus
(2) Voir Le mystère du capital d’Hernando de Soto

Publicités

Face à la l’inflation législative, rendons la loi inopérante

Dans la politique française, on observe encore et toujours cette même obsession du contrôle sur tout sujet. On voit pourtant mal comment paralyser la société civile par une épaisse boue fiscale et réglementaire pourrait faire naître des solutions. Il semble qu’on ne puisse échapper au destin de voir notre pays suivre ce que Friedrich Hayek appelait la route de la servitude, au bout de laquelle nous attend l’État total. Heureusement, des talents du monde entier nous permettront peut-être d’emprunter une bretelle de sortie. J’en veux pour preuve quelques inventions et projets particulièrement prometteurs.

L’impression en trois dimensions et le découpage automatisé d’objets de toutes tailles permettront de mettre fin aux abus de ce qu’on appelle à tort « propriété intellectuelle » et de fabriquer chez soi des objets plus ou moins interdits tels que des armes, comme Cody Wilson l’a montré avec la conception du Liberator. Le contrôle des individus est plus difficile que le contrôle des groupes d’individus, entreprises ou associations : dans le dilemme du prisonnier, l’équilibre stable est la dénonciation. Tout comme la décentralisation de l’information en cours, cette décentralisation de la production permettra une plus grande résilience de la société face aux assauts coercitifs des groupes de pression.

En matière monétaire, le pouvoir a longtemps utilisé la nécessité d’un tiers qui facilite les échanges. C’est pourquoi les banques sont depuis longtemps de connivence volontaire ou involontaire avec les hommes de l’État. Bitcoin et les autres systèmes de paiement cryptographiques décentralisés sont la promesse d’en finir avec cette collusion. Ce type de technologie permettra plus généralement de se passer de tiers de confiance, en particulier de pouvoir créer un réseau internet (MaidSafe) et une place de marché en ligne (OpenBazaar) vraiment décentralisés, ainsi que des titres de propriété et des contrats intelligents s’exécutant quoi qu’en pense la justice d’État, consolidant la magnifique anarchie chère à Jeffrey Tucker. De formidables perspectives s’ouvrent pour la liberté d’expression, du commerce et de l’investissement, relançant ainsi la dynamique de l’innovation.

Grâce à la voiture sans conducteur, les actuelles quasi-interdictions d’ouvrir des lignes de car, de faire taxi, de concurrencer la SNCF et les régies de transport en commun seront rendues plus ou moins caduques, mettant fin à la nuisance de décennies d’intouchables réglementations corporatistes.

En matière de production d’énergie, le photovoltaïque pourrait être compétitif avec l’énergie fossile vers 2020, et la « fusion froide » serait encore plus prometteuse. Associées aux supercondensateurs du futur pour le stockage, ces technologies ouvriront la voie à la production énergétique à domicile, donc indépendamment d’un réseau très facile à contrôler par les pouvoirs publics. Telle une barrière d’octroi, ce passage obligé est en effet un terrain fertile pour des taxes en tout genre. Tout ce qui peut rendre chacun plus indépendant est bénéfique car l’indépendance renchérit le coût du contrôle.

Il se pourrait que, malgré l’acharnement avec lequel la classe politique s’efforce de contraindre, d’empêcher et de détruire tout ce qui marche, nous pourrions connaître une prospérité inespérée grâce à la décentralisation et à la désintermédiation de la production de richesse. Tout le monde aime la liberté pour soi-même mais pas pour les autres, car l’exploitation des autres permet à court terme de réduire ses efforts personnels. Le pouvoir prospère donc sur la demande de privilèges et divise pour mieux régner. D’où l’échec de la démocratie à contraindre les hommes de l’État. Le génie providentiel et pacifique de la société civile est le chemin le plus sûr vers la liberté, clé de l’harmonie sociale et donc de la prospérité.

On ne change pas les choses en se battant contre la réalité existante. Pour changer quelque chose, construisez une nouveau modèle qui rendra l’existant obsolète.

Buckminster Fuller

Du nouveau livre à succès de Thomas Piketty

Voici une traduction personnelle d’un excellent article de Hunter Lewis publié sur le blog du Mises Institute.


livre_pikettyCet économiste du monde académique français de 42 ans a écrit un nouveau livre : Le capital au XXIe siècle. L’édition américaine a été publiée par Harvard University Press et se trouve en tête des meilleures ventes, une première pour cet éditeur. Une récente critique décrit Piketty comme « celui qui a montré la faille fatale du capitalisme ».

Quelle est donc cette faille ? Sous un régime capitaliste, les riches deviendraient soi-disant encore plus riches par rapport à tous les autres et les inégalités seraient de plus en plus grandes. Tout cela serait inexorable.

Pour soutenir cette thèse, Piketty propose une logique financière douteuse et sans fondement, mais également ce qu’il appelle un « graphe spectaculaire » de données historiques. Que montre ce graphe ?

La part des revenus américains contrôlés par les 10% les plus riches s’élève à hauteur d’à peu près 40% en 1910, puis augmente à 50% avant le Crash de 1929, retombe ensuite, retourne à 40% en 1995, puis augmente à 50% avant de retomber quelque peu après le Crash de 2008.

graphe_pikettyRéfléchissons à ce que cela signifie vraiment. Le revenu des 10% les plus riches n’a pas augmenté inexorablement durant cette période. A la place, il a atteint un maximum deux fois : juste avant les effondrements de 1929 et 2008. En d’autres termes, les inégalités se sont accentuées durant les grandes périodes de bulles économiques, puis se sont réduites.

Et qu’est-ce qui a causé et caractérisé ces bulles ? Elles ont été principalement causées par la Réserve fédérale des États-Unis et d’autres banques centrales qui ont créé beaucoup trop de nouvelle monnaie et de dette. Elles ont été caractérisées par une forte expansion du capitalisme de connivence puisque les riches exploitaient toute la nouvelle monnaie, à la fois à Wall Street et à travers des connexions avec le gouvernement américain.

On peut apprendre beaucoup à propos du capitalisme de connivence en étudiant la période entre la fin de la Première Guerre mondiale et la Grande Dépression, et aussi grâce aux vingt dernières années, mais on ne peut rien en apprendre sur le capitalisme. Le capitalisme de connivence est l’opposé du capitalisme. C’est une perversion des marchés, pas le résultat de prix libres et de marchés libres.

On peut comprendre pourquoi la Maison Blanche aime Piketty. Il soutient leur fable selon laquelle le gouvernement serait le remède aux inégalités alors qu’en réalité le gouvernement a été la principale cause de la croissance des inégalités.

La Maison Blanche et le FMI aiment également la proposition de Piketty, non seulement pour un fort impôt sur les hauts revenus, mais également pour des taxes substantielles sur la richesse. Le FMI en particulier fait la promotion de taxes sur la richesse comme moyen de restaurer les finances publiques dans le monde et également pour réduire les inégalités économiques.

Attendez-vous à entendre parler de plus en plus de taxes sur la richesse. Attendez-vous à entendre qu’il s’agira de ponctions ponctuelles qui ne seront pas répétées, mais qui soutiendront la croissance économique en réduisant les inégalités économiques.

Ceci est un complet non-sens. La croissance économique est produite lorsque la société épargne de l’argent et investit l’épargne judicieusement. Ce n’est pas la quantité d’investissement qui compte, mais la qualité. Le gouvernement n’est capable ni d’épargner ni d’investir, encore moins d’investir judicieusement.

Nous ne devrions pas non plus imaginer qu’une taxe sur la richesse serait ponctuelle et temporaire. Aucune taxe n’est jamais temporaire. Une fois établie, non seulement elle persisterait, mais elle s’alourdirait avec le temps.

Piketty devrait également s’interroger. Qu’est-ce qui se passera lorsque les investisseurs auront à liquider leurs actions, leurs obligations, ou d’autres actifs pour payer la taxe sur la richesse ? Comment les marchés vont-ils absorber toutes les ventes ? Qui seront les acheteurs ? Et comment l’effondrement des marchés et de la valeur des actifs sous la pression vendeuse pourrait-il soutenir la croissance économique ?

En 1936, un livre académique dense et savant a été publié et semblait dire aux politiciens qu’ils pouvaient faire exactement ce qu’ils voulaient. Ce livre était la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de Keynes. Le livre de Piketty sert le même dessein en 2014, et sert les mêmes politiques destructrices et à courte vue.

Si l’administration Obama, le FMI, et les gens tels que Piketty voulaient bien laisser l’économie se débrouiller toute seule, elle s’en remettrait. Pour l’instant, ils continuent d’inventer de nouvelles façons de la détruire.

Sécurité : le dirigisme m’a tuer

En cette période de campagne municipale, la tentation est grande pour les candidats d’envisager la vidéo surveillance de l’espace public et la multiplication des effectifs de police pour remédier à l’insécurité qui sape la qualité de vie des habitants. Mais le contrôle est-il une solution durable ? Mettons-nous un instant à la place d’enfants issu d’un milieu social difficile.

Nous voici donc au beau milieu d’une cité de logements sociaux. Pourquoi vivons-nous là ? Le code d’urbanisme prévoit que les mairies peuvent restreindre la construction sur les terrains privés de la commune, ce dont elles ne se privent pas. Le droit de propriété étant ainsi violé, l’offre de logement ne peut s’adapter à une demande croissante, et les prix grimpent. De plus, le code de la construction et de l’habitation « protégeant » les locataires, il y a de moins en moins de bailleurs, et les conditions d’obtention d’un logement privé sont de plus en plus draconiennes. Là-dessus, les pouvoirs publics ont fait construire des logements sociaux pour tenter de pallier les problèmes qu’ils ont eux-mêmes créés. Voilà pourquoi nous nous retrouvons parqués dans ces barres d’immeubles sans âme à des années lumières du centre ville.

Si nous pouvions voyager, voilà qui pourrait nous aider à prendre du recul par rapport à notre quotidien. Mais le code des transports nous empêche, de fait, de voyager en car, moyen de transport pourtant très bon marché. Il nous faudra donc rester chez nous pendant les vacances.

Nos parents paient des impôts qui financent notre école. Mais à cause du code de l’éducation, nous ne pouvons la choisir. L’Éducation Nationale nous place comme des pions selon des règles sur lesquelles nous n’avons aucune prise. Si nous voulons aller dans une école plus adaptée à nos propres difficultés, il faut payer une deuxième fois pour une école privée, ce que nos parents ne peuvent se permettre. Comme nous sommes tous différents, il est clair qu’un enseignement unique ne peut convenir à tout le monde. Le système étant dirigé d’en haut, il ne peut tenir compte de nous qui sommes les plus en difficulté.

Notre dernière chance : l’emploi. Là encore, la loi est en embuscade. D’abord, le code du travail nous interdit de travailler pour le prix dont nous aurions pu convenir avec notre potentiel employeur. Ensuite, elle nous empêche d’accepter d’être renvoyé si l’employeur le souhaite, ce qui fait que, comme nous n’avons pas de références, personne ne nous permet de mettre le pied à l’étrier.

Enfin, le code pénal interdit la vente d’un certain nombre de drogues. Un marché noir s’établit donc, marché où les prix sont très élevés et où on ne nous demande pas de références, rendant la vente de ces drogues très attractives à nos yeux. Comme rien n’est légal, nous réglons nos comptes par la violence, quitte à terroriser le voisinage.

Il ne s’agit pas ici de justifier la délinquance, mais de la comprendre, car comme disait Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes ». Il est donc temps de s’attaquer aux causes de l’insécurité esquissées ici : ces lois ne protègent pas, elles réduisent le champ légal des possibles, conduisant à la violence ceux qui se voient privés d’avenir et qui n’ont donc plus rien à perdre.

Les adorateurs de l’État omnipotent, qu’ils soient de droite ou de gauche, nous ont pavé un enfer avec leurs bonnes intentions. Ils ont créé une société fracturée par la loi entre ceux qui sont dans le système et ceux qui sont en dehors, entre ceux qui ont des droits acquis et ceux qui voient leurs libertés piétinées, entre ceux qui ont de l’influence auprès du pouvoir et ceux qui n’en ont pas. Les plus fragiles n’ont pas besoin d’allocations pour échapper à la délinquance. Ils ont juste besoin de recouvrer la liberté qui n’aurait jamais dû leur être enlevée. Il ont juste besoin qu’on les laisse agir comme ils l’entendent tant que cela ne nuit pas à la liberté d’autrui. Il ont juste besoin d’être délivrés du carcan réglementaire qui les condamne à l’exclusion. Le discours misérabiliste et moralisateur est non seulement d’une absolue hypocrisie, mais surtout une insulte à ceux qu’il prétend défendre. Le discours sécuritaire n’a pour seule issue que l’État policier, qui n’est nécessaire pour maintenir l’ordre que dans une société où l’injustice a été érigée en norme. La paix et la prospérité vont de pair et ne pourront être obtenues qu’en rendant à chacun la maîtrise de son destin.

Monsieur Naulot, est-ce le bon combat ?

Couverture du livreMonsieur Jean-Michel Naulot, j’ai lu avec grand intérêt votre récent livre « Crise financière – Pourquoi les gouvernements ne font rien ». Comme membre du collège de l’Autorité des marchés financiers, vous avez une vue de l’intérieur du monde de la finance, et c’est de manière détaillée que vous analysez la situation financière catastrophique dans laquelle nous sommes plongés. Mais précisément, ne manquez-vous pas de recul dans votre propos ?

Votre thèse est que les « puissances d’argent » instrumentalisent les pouvoirs publics, ce qui concrètement se traduit par une politique monétaire laxiste conduisant à la formation de bulles spéculatives puis au renflouement des banques. Là où je ne vous comprends plus, c’est que vous accusez « les marchés » et demandez plus de réglementation. In fine, vous pensez qu’il y a trop de liberté dans la finance, et condamnez le « libéralisme mondialisé ».

Votre analyse de la crise des subprimes me semble typique de l’ensemble du propos. Vous écrivez :

De 2004 à 2008, le marché avait réellement cru comme Ben Bernanke en 2005 qu’aux États-Unis les prix des maisons ne baissent jamais. Il était possible de distribuer le crédit immobilier sans examen de  la situation de solvabilité des ménages, avec la bénédiction des deux agences proches du gouvernement, Fannie Mae et Freddie Mac, des agences privées qui bénéficient de garanties gouvernementales. Seule était prise en considération la qualité de l’hypothèque. C’était la grande idée de George Bush qui avait fixé comme objectif en 2002 de permettre à au moins 5,5 millions d’Américains à faible revenu de devenir propriétaires de leur maison avant la fin de la décennie. Les notations triple A des agences sur les produits structurés ne firent que renforcer l’aveuglement des opérateurs. Tout le monde a embarqué sur le Titanic, dans le grand silence des marchés !

On comprend que le gouvernement américain est intervenu sur le marché du crédit immobilier et qu’il s’en est suivi la bulle immobilière que l’on sait. Mais vous concluez que ce sont les « marchés » qui sont coupables de la création de cette bulle ! Je ne sais pas ce que vous entendez par « marché », mais si un marché est un lieu d’échanges volontaires, alors je ne vois pas où est la responsabilité des « marchés » dans cette affaire. Comme vous l’écrivez, la bulle provient de la coercition exercée sur les contribuables américains pour qu’ils garantissent des prêts immobiliers. Personne ne s’est volontairement porté garant de ces prêts. Il s’agit donc d’un pur produit de l’interventionnisme d’État, ce qui est parfaitement opposé à la doctrine libérale.

Par la suite, vous écrivez que les « banquiers centraux sont les premiers artisans des bulles spéculatives ». Mais au lieu de vous interroger sur l’existence des ces « banques », vous accusez la déréglementation qui a eu lieu dans l’industrie de la finance. Or, quand vous avez une monnaie comme l’or ou l’argent, personne ne peut la manipuler, pas même le plus cupide des capitalistes. Il y a une contrainte physique indépassable. Vous notez vous-même le sérieux approfondissement des déséquilibres économiques mondiaux depuis la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971. De manière analogue, les monnaies cryptographiques comme le Bitcoin ont également cette vertu de ne pas pouvoir être manipulables, cette fois-ci grâce à une contrainte mathématique. Mais qu’en est-il des monnaies fiat que les gouvernements ont imposé aux « marchés » ? Elles sont très facilement manipulables par le recours à la planche à billets. En conséquence, cette immense pouvoir de création de monnaie attire tous les vautours de la finance, rendant inévitable une collusion entre les puissances d’argent et le pouvoir politique. En dernière analyse, les gouvernements ont forcé les citoyens à utiliser une monnaie instrumentalisée par tous ceux que vous dénoncez avec raison dans votre livre. N’est-ce pas là la racine du mal ?

Vous invoquez la « déréglementation » des dernières décennies comme cause de tous nos malheurs. J’y vois un aveu de l’échec du centralisme monétaire, qui nécessite une armada de lois stérilisantes pour survivre. En effet, il n’existe que deux modes de régulation : celui par la réglementation, et celui par la responsabilité. Le premier est illusoire car les failles sont toujours multiples et débouche donc sur une surenchère législative creusant le tombeau de l’innovation, pour le plus grand bénéfice de la nomenklatura financière en place. Le second fait assumer à chacun les conséquences de ses actes, laissant les financiers innover en proportion du risque qu’ils sont prêts à prendre pour eux-mêmes et non pour les autres. Le capitalisme libéral marche parce que les profits récompensent des choix utiles à la société tandis que les pertes punissent des choix qui gaspillent des ressources. Si les pertes sont annulées par des renflouements rendus possibles par la planche à billets, ce système n’a plus rien de libéral. L’authentique déréglementation consisterait, pour commencer, à libéraliser la monnaie par la suppression du cours légal.

Vous sous-titrez « Pourquoi les gouvernements ne font rien ». Je dirais plutôt, « Pourquoi les gouvernements ont fait et ne défont pas », car le cours légal, la création des banques centrales, la garantie des dépôts, et le reste des trois mille pages du Code monétaire et financier constituent autant d’interventions gouvernementales massives dans l’économie. Ils ont réglementé car ils veulent financer leurs programmes sans augmenter les impôts, la planche à billets permettant d’accuser « les marchés » lors de crises financières. Ils ne déréglementent pas (vraiment) car renoncer à la planche à billets obligerait à une immense remise en question des dépenses publiques, insoutenables sans cet impôt caché qu’est la création de monnaie. Et derrière ces dépenses publiques se trouve un maquis de subventions, « droits acquis », et autres privilèges qui transforment les pays les plus paisibles et prospères en champ de bataille réglementaire qui ne peut profiter qu’aux plus puissants. Ainsi est sacrifié le progrès social sur l’autel de l’État Providence. Tout est lié.

De tout temps, les dirigistes de droite et de gauche ont pris prétexte des catastrophes qu’ils engendraient pour nous asservir toujours un peu plus. Monsieur Naulot, maintenant que vous « sortez du silence », pensez-vous vraiment qu’il faille leur apporter notre soutien ?

Une politique anticapitaliste sabote le fonctionnement du système capitaliste de l’économie du marché. Si l’interventionnisme ne rapporte pas les succès escomptés, cela ne démontre nullement qu’il soit nécessaire d’adopter le socialisme. Cela prouve simplement la futilité de l’interventionnisme. Tous les maux que les somptueux « progressistes » interprètent comme faillite évidente du capitalisme ne sont en réalité que le résultat de leur ingérence dans le mécanisme du marché, ingérence qu’ils prétendent être si profitable. Seuls les ignorants qui identifient à tort interventionnisme et capitalisme, croient que le socialisme représente le remède contre ces maux.

Ludwig von Mises, 1956

Théorème de régression et Bitcoin

« La valeur n’existe pas en dehors de la conscience des hommes ». C’est ainsi que Carl Menger a énoncé ce qu’on appelle la subjectivité de la valeur, qui avait déjà été pressentie par les Scolastiques de l’école de Salamanque au XVIème siècle, puis par Turgot, Say et Bastiat au XVIIIème et XIXème siècles. Cette conception s’oppose à la tentative de donner un fondement objectif à la valeur des choses, comme par exemple en mesurant la quantité de travail nécessaire à la production du bien considéré.

Ludwig von Mises a repris les travaux de Carl Menger et en a déduit le théorème de régression. D’où vient la valeur que chacun de nous accorde à la monnaie ? Surtout de nos jours, avec des monnaies décrétées par les gouvernements, on peut s’interroger. Considérons d’abord une monnaie marchandise, comme l’or. J’accepte de l’or comme paiement à un instant t si à l’instant t-1, j’ai constaté le pouvoir d’achat qu’il possédait. Les personnes qui l’ont accepté comme paiement à l’instant t-1 l’ont fait parce qu’ils ont constaté qu’à l’instant t-2, l’or avait un pouvoir d’achat. Ainsi de suite, en remontant jusqu’à la première utilisation de l’or comme monnaie, on trouve que la première personne qui l’a accepté comme paiement ne l’a fait que parce qu’elle avait constaté que l’or servait à un certain nombre d’usages valorisés par d’autres personnes. Ainsi, le théorème de régression affirme que toute monnaie tire sa valeur de son utilisation non monétaire. Ceci est aussi valable pour les monnaies décrétées : l’euro vient du franc, de la lire, etc. qui eux-mêmes étaient grosso modo échangeables contre de l’or jusqu’en 1971.

Le bitcoin semble troubler cette logique car, à première vue, il n’a aucune valeur non monétaire. Le système Bitcoin n’est qu’une base de données publique et collectivement sécurisée où est enregistré l’ensemble des transactions en bitcoins qui ont eu lieu depuis sa création. Mais cela ressemble à un raisonnement circulaire : pourquoi quelqu’un accepterait un paiement en bitcoins si personne ne les accepte ? Comme pour Facebook à ses débuts, les premiers utilisateurs avaient leurs raisons. Son ancrage dans la mouvance du logiciel libre (Linux, Firefox, Wikipédia, etc.) l’a sans doute aidé à démarrer. Il fallait bien une motivation pour dépenser du temps et de l’argent dans cette affaire. L’analogie avec Facebook est tout à fait pertinente, car vous avez là un réseau qui, en grandissant, a gagné en valeur. A partir d’une certaine taille (permettant une liquidité sur les places de marché), il est devenu possible de l’utiliser pour transférer des fonds et payer à un coût moindre que par les systèmes propriétaires que sont Visa, Paypal et autres Western Union. Pourquoi le coût est-il moindre ? Parce que le réseau n’a pas de maître : il s’autorégule, supprimant le besoin d’un tiers de confiance fort onéreux. La rémunération nécessaire de ceux qui mettent à disposition de la puissance de calcul pour vérifier les transactions est très faible par rapport à leur montant. De plus, l’effet réseau ne bénéficie plus à un oligopole aux tarifs élevés, mais à un protocole parfaitement neutre puisque Bitcoin est un logiciel libre : les barrières à l’entrée de l’écosystème Bitcoin sont donc basses, favorisant ainsi la concurrence.

Ainsi apparaît l’utilisation non monétaire du Bitcoin : un système de paiement très compétitif dont le fonctionnement est possible grâce à la gigantesque puissance de calcul mise à disposition par ceux qui vérifient la régularité des transactions. En définitive, la valeur du Bitcoin réside dans sa capacité à s’immuniser face aux menaces de corruption à un coût extrêmement faible. Le Bitcoin est révolutionnaire dans la mesure où sa valeur monétaire provient non pas d’une marchandise bien palpable, mais de sa valeur en tant que système de paiement sécurisé, rapide, et bon marché. Nous n’en finissons pas de mesurer la portée de l’enseignement de Carl Menger !