Théorème de régression et Bitcoin

« La valeur n’existe pas en dehors de la conscience des hommes ». C’est ainsi que Carl Menger a énoncé ce qu’on appelle la subjectivité de la valeur, qui avait déjà été pressentie par les Scolastiques de l’école de Salamanque au XVIème siècle, puis par Turgot, Say et Bastiat au XVIIIème et XIXème siècles. Cette conception s’oppose à la tentative de donner un fondement objectif à la valeur des choses, comme par exemple en mesurant la quantité de travail nécessaire à la production du bien considéré.

Ludwig von Mises a repris les travaux de Carl Menger et en a déduit le théorème de régression. D’où vient la valeur que chacun de nous accorde à la monnaie ? Surtout de nos jours, avec des monnaies décrétées par les gouvernements, on peut s’interroger. Considérons d’abord une monnaie marchandise, comme l’or. J’accepte de l’or comme paiement à un instant t si à l’instant t-1, j’ai constaté le pouvoir d’achat qu’il possédait. Les personnes qui l’ont accepté comme paiement à l’instant t-1 l’ont fait parce qu’ils ont constaté qu’à l’instant t-2, l’or avait un pouvoir d’achat. Ainsi de suite, en remontant jusqu’à la première utilisation de l’or comme monnaie, on trouve que la première personne qui l’a accepté comme paiement ne l’a fait que parce qu’elle avait constaté que l’or servait à un certain nombre d’usages valorisés par d’autres personnes. Ainsi, le théorème de régression affirme que toute monnaie tire sa valeur de son utilisation non monétaire. Ceci est aussi valable pour les monnaies décrétées : l’euro vient du franc, de la lire, etc. qui eux-mêmes étaient grosso modo échangeables contre de l’or jusqu’en 1971.

Le bitcoin semble troubler cette logique car, à première vue, il n’a aucune valeur non monétaire. Le système Bitcoin n’est qu’une base de données publique et collectivement sécurisée où est enregistré l’ensemble des transactions en bitcoins qui ont eu lieu depuis sa création. Mais cela ressemble à un raisonnement circulaire : pourquoi quelqu’un accepterait un paiement en bitcoins si personne ne les accepte ? Comme pour Facebook à ses débuts, les premiers utilisateurs avaient leurs raisons. Son ancrage dans la mouvance du logiciel libre (Linux, Firefox, Wikipédia, etc.) l’a sans doute aidé à démarrer. Il fallait bien une motivation pour dépenser du temps et de l’argent dans cette affaire. L’analogie avec Facebook est tout à fait pertinente, car vous avez là un réseau qui, en grandissant, a gagné en valeur. A partir d’une certaine taille (permettant une liquidité sur les places de marché), il est devenu possible de l’utiliser pour transférer des fonds et payer à un coût moindre que par les systèmes propriétaires que sont Visa, Paypal et autres Western Union. Pourquoi le coût est-il moindre ? Parce que le réseau n’a pas de maître : il s’autorégule, supprimant le besoin d’un tiers de confiance fort onéreux. La rémunération nécessaire de ceux qui mettent à disposition de la puissance de calcul pour vérifier les transactions est très faible par rapport à leur montant. De plus, l’effet réseau ne bénéficie plus à un oligopole aux tarifs élevés, mais à un protocole parfaitement neutre puisque Bitcoin est un logiciel libre : les barrières à l’entrée de l’écosystème Bitcoin sont donc basses, favorisant ainsi la concurrence.

Ainsi apparaît l’utilisation non monétaire du Bitcoin : un système de paiement très compétitif dont le fonctionnement est possible grâce à la gigantesque puissance de calcul mise à disposition par ceux qui vérifient la régularité des transactions. En définitive, la valeur du Bitcoin réside dans sa capacité à s’immuniser face aux menaces de corruption à un coût extrêmement faible. Le Bitcoin est révolutionnaire dans la mesure où sa valeur monétaire provient non pas d’une marchandise bien palpable, mais de sa valeur en tant que système de paiement sécurisé, rapide, et bon marché. Nous n’en finissons pas de mesurer la portée de l’enseignement de Carl Menger !

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