The DAO : quelles sont les limites d’un contrat sur une blockchain ?

daoLa communauté des crypto-monnaies (ou blockchains), dont Bitcoin est la première implémentation, a une nouvelle fois été secouée. Cette fois, c’est la plate-forme Ethereum qui est en cause. En effet, The DAO, qui avait levé il y a un mois 8,26 millions d’ETH (Ether) sur Ethereum, soit plus de 100 millions de dollars, a perdu le 17 juin dernier 3,64 millions d’ETH, soit environ 4,5% de la quantité existante d’ETH.

Pour le contexte, il faut savoir qu’Ethereum a été développé dans le but de créer un système similaire à Bitcoin, mais avec des capacités de programmation étendues, permettant une variété infinie de constructions contractuelles avec l’objectif que ces dernières soient immuables. Autrement dit, un contrat sur la plate-forme Ethereum devrait avoir comme propriété que personne ne peut agir contre son exécution, ce qui crée de fait un système juridique autonome.

La personne qui a attaqué l’organisation The DAO a utilisé une faille dans son code. Il est largement reconnu qu’il s’agit là d’un vol. En conséquence, il est suggéré de demander à ceux qui valident les transactions de bloquer le portefeuille de l’assaillant, voire d’annuler les transactions litigieuses. Dans le même temps, une lettre ouverte a été envoyée par l’assaillant. Certains pensent qu’il s’agit d’un faux. Quoi qu’il en soit, elle offre un point de vue totalement différent (traduction libre) :

Je suis déçu par ceux qui considèrent l’utilisation de cette fonctionnalité comme du vol. J’ai utilisé cette fonctionnalité telle qu’écrite dans les termes du contrat et mon avocat m’a indiqué que mon action était totalement conforme avec les lois des États-Unis.

D’une part, l’assaillant prétend que son action est conforme au contrat. En l’espèce, il est difficile de le contredire puisque le contrat étant le code, s’il existe une faille dans le code, alors la faille fait partie du contrat. Est-il légitime de contrevenir à l’application rigoureuse de ce contrat car son exécution ne serait pas conforme à son esprit ? Cela créerait en tout cas un précédent qui pourrait faire du tort à la confiance dans l’impartialité des contrats écrits sur Ethereum. Et on voit que des questions qui se posent depuis toujours dans le monde juridique sur l’interprétation et les limites des contrats, se posent également aux blockchains.

Par ailleurs, il est fait mention de la juridiction américaine. Si un certain degré d’anonymat est possible sur la blockchain Ethereum, certaines personnes sont tout à fait connues, et donc potentiellement attaquables. L’interaction entre les blockchains et les juridictions traditionnelles seront intéressantes à suivre…

On peut se demander quel est l’intérêt des blockchains si on retombe sur les mêmes problématiques qu’avant. Certes, si les contrats sont exécutés sur des machines, ces dernières sont contrôlées par des humains. La nouveauté est qu’un consensus est nécessaire pour la viabilité d’une blockchain, sans quoi celle-ci perdra des utilisateurs, et donc de sa valeur. Ainsi, à supposer qu’elle puisse s’établir, une gouvernance par oukases a peu de chances de s’y maintenir. Il est possible qu’à l’avenir, certaines blockchains soient plus neutres dans l’exécution de leurs contrats, alors que d’autres feront l’objet d’une discussion au sein de leur communauté pour annuler ou modifier l’exécution de code en cas de contestation. Plus de sept ans après la création du Bitcoin, on a toujours du mal à imaginer les contours potentiels de ce nouveau monde…

Bitcoin : la blockchain remet-elle en cause l’assiette de l’impôt ?

Les impôts les plus rentables sont également les plus faciles à lever. C’est probablement là l’origine de l’impôt sur les portes et les fenêtres institué en France en 1798, et plus anciennement celle de la gabelle, l’impôt sur le sel sous l’Ancien Régime. L’assiette de l’impôt change en fonction des époques car l’opiniâtreté de l’administration fiscale n’a d’égal que la motivation de lui échapper. Or il se pourrait qu’un nouvel outil d’évitement soit en train de faire son apparition : les chaînes de blocs, ou blockchains, c’est-à-dire des registres de données et de programmes immuables, telles que celle du Bitcoin ou d’Ethereum. Voyons quelles pourraient en être les conséquences en matière fiscale.

Le premier bouleversement viendra probablement des jeux d’argent et des paris en ligne qui sont actuellement lourdement taxés. Ces taxes ont rapporté 5 767 millions d’euros en 2012 à l’État français selon l’Observatoire des Jeux. Sur la blockchain Bitcoin peuvent être écrits des programmes qui s’exécutent sans pouvoir être modifiés ou interrompus. Un tel programme peut être : « Si l’OM gagne contre le PSG selon le journal L’Équipe, alors un transfert sera fait de l’adresse de Paul vers l’adresse de Pierre ». La stratégie de l’État pour lever les taxes est d’identifier et de taxer les joueurs par ceux qui les mettent en relation. Or nous avons là une technologie qui, précisément, permet de se passer d’intermédiaire de mise en relation : il n’y a pas de bureaux Bitcoin, personne à incarcérer, aucun compte en banque à saisir. Peerplays est un projet pionnier en la matière.

Une autre menace vient de l’économie collaborative qui est née de la mise en relation facilitée entre consommateurs et producteurs. Cela pose assurément des problèmes à l’État qui préfère les grandes entreprises, plus facilement contrôlables. L’intermédiaire est sa dernière chance de prélever l’impôt. C’est ainsi que l’URSSAF a récemment porté plainte contre Uber pour non versement de cotisations. Ce genre de situation existe parce qu’Uber est une société qui a des actionnaires et des dirigeants vers qui se tourner. Mais quand des réseaux décentralisés de type LaZooz ou Arcade City prendront de l’ampleur, comment taxer cette activité ? En s’en prenant directement aux milliers de chauffeurs et de clients ? Voilà qui est moins facile. On peut citer également AirBnB et la taxe de séjour payée à la mairie de Paris, et la volonté de certains députés de faire taxer les revenus tirés du BonCoin par la coopération de cette plate-forme. Quoi qu’on en pense, tout cela est probablement vain car des alternatives massivement décentralisées sont actuellement en développement voire déjà opérationnelles, telles qu’OpenBazaar.

Plus largement, toute activité non concentrée géographiquement sera difficilement contrôlable. Par exemple, TheDAO a rassemblé plus de cent millions de dollars il y a quelques semaines, millions dont l’allocation ne peut être soumise à une quelconque administration. Avec une telle forme d’organisation, des parties prenantes diffuses sur le territoire pourraient se synchroniser pour travailler les unes pour les autres sans qu’elles ne puissent être facilement inquiétées.

Ainsi, la blockchain devrait donner lieu à des contournements significatifs des prélèvements obligatoires. Certes, les activités qui requièrent des centres de production ou encore le capital immobilier resteront facilement contrôlables donc taxables. Mais a minima, l’architecture fiscale sera amenée à changer. Vers quelle assiette l’administration fiscale va-t-elle chercher à compenser son manque à gagner ? Quelles nouvelles distorsions son action va-t-elle créer ? Pourra-t-elle seulement prélever autant qu’elle ne le fait aujourd’hui ? Quoi qu’il en soit, nous vivons certainement une époque charnière.

Cause toujours, on s’en tape, tape, tape

Monsieur Djuna cette année tu dois voter, ouais
Me demandez pas d’vous aider à nous voler, ouais

Les impôts ne servent qu’à payer vos bolides
Vos discours sont des mensonges qu’on enjolive, ouais

Donc vas-y cause toujours, on s’en tape, tape, tape
Vas-y cause toujours, on s’en tape, tape, tape
Ouais vas-y cause toujours, on s’en tape, tape, tape
Cause toujours, on s’en tape, tape, tape

Ces paroles de Maître Gims viennent en écho à celles de Coluche :

La dictature, c’est ferme ta gueule.
La démocratie c’est cause toujours.

Récapitulons.

Nous avons d’un côté Maître Gims, « allégorie du peuple », affirmant :
Cause toujours, on s’en tape, tape, tape.

De l’autre, l’étiquette énarchique et aristocratique impose une certaine retenue, et conduit donc à la sobre mais néanmoins semblable réponse :
Cause toujours.

Les uns se sentent impuissants au point de ne pas voter et les autres tout-puissants. Comment en est-on arrivé là, alors que la démocratie est supposée être le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple (Abraham Lincoln, 1863) ?

Thomas Sowell a résumé le cœur du problème :

Le politicien n’a que deux priorités : être élu et être réélu. Et quelque soit la troisième, elle est loin derrière les deux premières.

Pour être élu et réélu, le politicien utilise deux sentiments particulièrement ancrés chez les électeurs : l’égoïsme inintelligent et la fausse philanthropie (Frédéric Bastiat, 1850).

L’égoïsme inintelligent est le désir de vivre aux dépends des autres. De là, la formation de groupes de pression qui influencent les politiciens car le coût des privilèges des uns est dilué dans l’ensemble de la population, qui peine à identifier cette spoliation légale (cf. les études de l’iFrap et de Contribuables Associés). Ces groupes de pression et ces politiciens ne se disent pas « cause toujours » : ils sont très attentifs les uns aux autres. La loi qui est issue de ce processus, au lieu de contenir la prédation, en devient l’instrument au point de la généraliser et de détruire les incitations à produire. Les moins influents se retrouvent impuissants à empêcher la spoliation qui s’exerce sur eux.

La fausse philanthropie est la croyance que le Bien peut être accompli par la spoliation par l’intermédiaire des politiciens. Cette croyance vient appuyer les groupes de pression dans l’accomplissement de leurs forfaits en les légitimant aux yeux du public. Comprenez « défense du service public », « État stratège » et autres verbiages.

Dans le brouhaha médiatique, il est difficile de trouver ce qui est à l’origine de ce sentiment confus que quelque chose ne va pas, qu’on se moque de nous, qu’on ne nous dit pas tout. Comment distinguer la démagogie du discours de vérité ? Maître Gims apporte le début de la réponse. A défaut de l’expliciter, il nous fait entrevoir la solution. Terminons donc par cette citation qui vient en écho à la recommandation de Turgot, contrôleur général des finances de Louis XVI :

Laissez passer.

Bitcoin comme loi : la fin des abus de pouvoir ?

Dans un précédent article, j’avais parlé de la difficulté pour la communauté Bitcoin de conserver le consensus qui fait sa raison d’être. Ce problème peut être généralisé : peut-on constituer une vaste communauté guidée par des règles communes sans pour autant que cela tourne à l’abus de pouvoir ?

Du problème de la taille des organisations

Pour y voir clair, simplifions les choses en imaginant Robinson sur son île déserte. À ce stade, il n’a de conflit avec personne. Alors que Pierre arrive sur l’île, se pose la question de la répartition des richesses que chacun produit. S’ils sont raisonnables, ils vont trouver que se voler l’un l’autre ne profite à personne : mieux vaut que chacun se spécialise dans ce qu’il fait de mieux et l’échange entre nos deux îliens fera le reste. Bref, alors que l’agression détruit des richesses, la coexistence pacifique en produit.

Nos sociétés modernes comptent des millions d’individus. À cette échelle, l’instrument de libre coopération le plus efficace est le marché qui n’est que l’agrégat des échanges entre individus. Ce marché n’est pas une réponse définitive. Il est parfois plus efficace de constituer des organisations auxquelles adhèrent des individus. On appelle cela des entreprises, des associations, des copropriétés ou tout autre lien contractuel.

À une certaine échelle, ces organisations tendent malheureusement à se corrompre dans le sens où l’agression reprend le dessus sur la libre coopération : les liens contractuels sont fragilisés. Cela peut s’expliquer par le fait qu’une taille importante engendre un pouvoir suffisamment fort pour empêcher la concurrence d’autres organisations plus respectueuses de ses membres. C’est le cas des États. Dans le cadre de notre société de coopération, cette organisation est supposée rendre justice à ceux qui sont victimes d’agressions. Or l’État est trop souvent détourné de sa vocation pour devenir l’instrument d’agressions commanditées. Les États dits démocratiques ne font pas exception. Là, les élus y forment trop souvent le noyau d’une sorte de nomenklatura. Plusieurs facteurs en sont responsables : clientélisme, problème principal-agent, corruption, connivence. La force publique est mise au service des groupes d’intérêts les plus influents au lieu d’être au service de la justice.

La réponse à ce problème d’échelle des organisations est d’avoir des organisations limitées en taille, tout simplement. C’est sans doute ce qui explique la relative prospérité des États faiblement peuplés où les institutions judiciaires restent le plus dans leur rôle de condamnation des agressions et de faire exécuter les contrats. Mais avec une taille limitée, comment les organisations de libre coopération peuvent-elles faire face à celles qui sont oppressives et bien plus puissantes ? C’est le pot de terre contre le pot de fer.

De la montée en puissance des réseaux de type Bitcoin

Alors que l’or est une réalité monétaire par sa nature, Bitcoin est d’abord le fruit d’une organisation humaine. En effet, ce sont bien des machines qui maintiennent et sécurisent le réseau, mais ces machines sont commandées par des humains qui ont des intérêts. De plus, Bitcoin est indépendant des lois existantes dans le sens où la loi est le code exécuté par ses membres. On peut donc tout à fait comparer la manière de gérer le réseau Bitcoin et la manière de gérer les États. Si le réseau Bitcoin doit atteindre une taille très importante (avec des millions d’utilisateurs réguliers), alors par économies d’échelle, une certaine centralisation aura lieu et on retombera alors sur un potentiel abus de pouvoir.

Pour résoudre ce problème de centralisation, des solutions sont en développement. De leur côté, les créateurs de BitShares ont lancé un projet plus ou moins concurrent de Bitcoin en adoptant une autre approche. Au lieu de rémunérer ceux qui mettent à disposition de la puissance de calcul pour valider les transactions, le système donne ce pouvoir aux élus de tous ceux qui possèdent des unités de BitShares. Ces élus sont révocables quasiment à tout moment. Cette corde de rappel détenue par ceux qui ont le plus d’intérêt dans le système doit permettre une centralisation contrôlée des ressources utilisées par le réseau. On se retrouve avec un système comparable au fonctionnement des organisations (entreprises, associations ou États) auxquelles nous sommes habitués.

Il ne s’agit pas ici de savoir quelle crypto-monnaie est plus à même de faire face à ce problème d’échelle, mais de remarquer que ce type de technologie donne naissance à une sorte de laboratoire d’institutions (et donc de lois) en libre concurrence. Il faut comprendre que derrière ces projets se cachent des enjeux considérables. On parle de décentraliser non seulement la banque, mais aussi le notariat, l’assurance, la bourse, l’arbitrage. Des activités qui de nos jours sont parmi les plus réglementées par les États. Une fois décentralisées, elles constitueront leur propre système légal, car indépendantes des systèmes légaux existants. On peut imaginer une panarchie mondiale où des citoyens de « nations numériques » différentes coexisteraient (cf. BitNation). Leurs membres seraient en mesure de se faire respecter parce qu’ils pourraient se coaliser pour se défendre en rémunérant une police et une armée destinées à faire respecter les contrats établis au sein de leur « nation ». Autrefois, les États pouvaient casser les liens de communication entre individus. Aujourd’hui, ce n’est presque plus le cas grâce à Internet. Demain, ce sont les liens contractuels qui gagneront en robustesse.

Les États tels que nous les connaissons pourront-ils un jour être balayés par des organisations disruptives non moins puissantes mais fondées sur la coexistence pacifique et non le rapport de forces ? Les « crypto-monnaies » sont-elles la clé providentielle ouvrant la voie « vers une société sans État » (David Friedman) ? En somme, pourra-t-on bientôt conjuguer pouvoir et bonne gouvernance ? L’actuel foisonnement de réalisations et de recherches en la matière nous en donne en tout cas l’espoir.

Bitcoin à l’épreuve de sa gouvernance

Nous y sommes. Le projet de la célèbre monnaie cryptographique a jusqu’ici été mené dans un certain consensus. Mais depuis quelques mois, le débat fait rage au sein de la communauté au sujet de la taille des blocs de transaction. Plusieurs milliards de dollars sont ici en jeu !

Il faut savoir que les transactions sont regroupées en blocs et que toutes les dix minutes, un bloc est créé et ajouté à la chaîne, formant ainsi la chaîne de blocs ou blockchain. Dans le programme Bitcoin figure une limite à la taille de ces blocs, limitant ainsi le débit de transactions que le réseau peut gérer.

Pour schématiser, deux écoles s’opposent dans ce débat :

  • Ceux qui pensent que limiter la taille des blocs va forcer l’écosystème à trouver des solutions pour augmenter le débit de transactions sans augmenter la taille de la chaîne de blocs.
  • Ceux qui pensent que Satoshi Nakamoto (le créateur de Bitcoin) lui-même a toujours considéré cette limite comme temporaire et que les solutions pour augmenter le débit de transactions sans augmenter la taille des blocs ne seront pas opérationnelles suffisamment tôt.

La semaine dernière, des partisans de l’augmentation de la taille des blocs ont pris le logiciel de référence Bitcoin Core et y ont apporté les modifications nécessaires afin de pouvoir constituer des blocs plus gros : c’est Bitcoin XT. Si au moins 75% de la puissance de calcul du réseau se porte sur Bitcoin XT, cette version sera effective, et il est probable qu’elle sera adoptée par tous par le jeu habituel des incitations au sein du réseau. C’est du moins le plan de ses promoteurs.

Ce processus est révélateur de deux choses :

  • Bitcoin est un projet collectif où toutes les décisions doivent se faire avec un minimum d’adhésion de la communauté, sans quoi le projet perdra ses soutiens. C’est exactement l’inverse du processus qui conduit les banquiers centraux à prendre des décisions discrétionnaires de politique monétaire en collusion avec le système bancaire.
  • La prise de décision se fait selon un processus de marché : plus vous avez investi dans le projet, plus votre voix compte. L’application de ce principe au réseau Bitcoin reste discutable, mais c’est du moins l’objectif recherché pour maintenir l’alignement des intérêts entre les participants, et donc le consensus.

Finalement, ce projet évite deux écueils de la gouvernance étatique moderne : la prise de décision arbitraire des élus et des exécutifs, propice à la connivence ; et la prise de décision par votation où une voix vaut un vote, propice à la divergence d’intérêts.

L’avenir nous dira si le processus actuel pour faire consensus permettra au réseau Bitcoin de prospérer, ou si des projets concurrents sauront mieux trouver ce Graal de la bonne gouvernance. Faire consensus : n’est-ce pas là le secret d’une société paisible et prospère ?

Vous avez dit « reprise » ?

La croissance serait-elle de retour en France ? Selon l’INSEE, le climat des affaires s’améliore. Une enquête de l’Apec prévoit une progression des recrutements de cadres cette année. L’euro et le pétrole sont historiquement bas, ce qui est interprété comme soutenant l’activité. Ici et là, on voit revenir les clients. Bien qu’on vienne d’annoncer une stagnation du PIB au deuxième trimestre, l’optimisme semble de mise.

Je ne veux pas contester ces éléments, mais simplement les remettre en perspective.

Hayek recevant le Prix Nobel

Pour cela, remontons dans le temps, lorsqu’en 1974 Friedrich Hayek a reçu le prix Nobel pour « ses travaux pionniers dans la théorie de la monnaie et des fluctuations économiques et pour son analyse de l’interdépendance des phénomènes économiques, sociaux et institutionnels ».

Sur un marché libre, l’offre et la demande tendent à s’équilibrer par le jeu naturel des incitations par les prix : des prix élevés incitent les producteurs à produire plus et les consommateurs à consommer moins, et réciproquement. Cela permet d’éviter les surproductions comme les sous-productions qu’on observe lorsque les prix sont fixés contre le gré des acteurs du marché.

Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Cette maxime veut dire une chose très simple : le temps a de la valeur. Sur un marché libre, cette valeur est reflétée par des prix particuliers : les taux d’intérêt. Ces taux résultent de l’équilibre entre prêteurs et emprunteurs. Une consommation qui s’affaiblit libère alors des ressources pour l’investissement. La consommation est comme différée dans le futur et les taux baissent naturellement. Mais lorsque ces taux sont contraints artificiellement à la baisse, le temps semble avoir moins de valeur, donc des projets qui nécessitent beaucoup de temps pour aboutir deviennent rentables. Tôt ou tard, lorsque les taux doivent à nouveau refléter l’arbitrage réel entre consommation et investissement, les activités les plus dépendantes du crédit font faillite et c’est la crise.

Terminons cette parenthèse avec les mots mêmes de Hayek :
« Combattre la dépression par une expansion forcée de crédit c’est essayer de guérir un mal par les moyens mêmes qui l’ont provoqué ; parce qu’on souffre d’une mauvaise orientation de la production, on veut renforcer celle-ci : cette manière de procéder ne peut conduire qu’à une crise beaucoup plus sévère dès que l’expansion de crédit vient à s’arrêter. »

Afin de fixer les taux d’intérêts, la BCE fait varier son offre de monnaie. Le taux sur les opérations principales de refinancement est le principal taux fixé par la BCE. Il s’agit du taux autour duquel les banques peuvent emprunter à la BCE contre remise de garanties. Ce taux se répercute donc sur ceux que les banques proposent à leurs clients.

Quel rapport avec l’état de l’économie aujourd’hui ? Depuis la création de la BCE, les taux d’intérêts que cette institution publique administre ont chuté deux fois. La première fois après l’éclatement de la bulle internet, la deuxième fois après l’éclatement de la bulle de l’immobilier américain et espagnol. Le graphique ci-dessous (données BCE) montre que les taux n’ont jamais été aussi bas. L’objectif affiché est de rendre moins attrayant l’épargne et plus attrayant l’emprunt. Comme on l’a vu plus haut, Hayek parlerait plutôt d’une tentative de persévérer dans une mauvaise orientation de la production. Il en résulte qu’il faut des taux toujours plus bas pour maintenir un semblant de croissance.

Taux directeurs de la BCE

Cette politique de taux permet d’influencer les taux d’intérêt à court terme. Mais pour influencer les taux à long terme, la BCE achète depuis février, dans le cadre de son programme étendu d’achats d’actifs, pour 60 milliards d’euros d’actifs tous les mois, soit plus de 170 euros par mois et par habitant de l’Eurozone ! Cela fait baisser les taux directement sur les marchés obligataires, permettant ainsi un endettement toujours plus massif de tous les pans de l’économie qui devraient faire faillite pour libérer les ressources qu’elles gaspillent.

En guise d’exemple de gaspillages permis par la BCE, prenons l’État français. Les politiques monétaires combinées de baisse forcée des taux et d’achats d’actifs lui ont permis d’emprunter à des taux historiquement bas. Ce graphique de l’OCDE l’illustre en montrant que l’évolution du taux d’emprunt à long terme de l’État français (en rouge) est la même que pour l’ensemble de l’Eurozone (en noir). Dans ce contexte, pourquoi le gouvernement s’efforcerait-il de maîtriser ses dépenses ?
Taux d'intérêt des nouveaux emprunts de l'Etat français

Les « signes de reprise » ne peuvent tenir que si la mauvaise orientation de la production est maintenue. Si cette option est choisie, qu’en sera-t-il de la confiance dans la monnaie et le système bancaire, sur laquelle tout cet édifice est bâti ? Les ressources humaines et capitalistiques étant de moins en moins créatrices de richesses, comment la dette peut-elle être soutenable ? C’est ce qu’on appelle une pyramide de Ponzi : toute continuation du système le rendra plus instable. Pour une véritable reprise et non le gonflement de bulles financières, il faut d’une manière ou d’une autre retrouver des taux d’intérêt qui ne mentent pas et ainsi libérer les ressources gaspillées par l’expansion artificielle du crédit.

Il n’y a pas d’alternative.

Code du travail : deux doctrines inconciliables

Les tentatives de réforme du code du travail font régulièrement l’actualité. Les uns parlent de démantèlement de la protection des salariés, les autres de petits pas insuffisants face aux enjeux. Malheureusement, ce débat focalisé sur des technicalités ne permet pas de faire émerger les deux doctrines en présence.

Karl Marx

La première est, en France, celle en place dans les esprits et dans les textes de loi. Elle nous vient tout droit de la conception marxiste de la valeur : en tant que valeurs, toutes les marchandises sont des expressions égales d’une même unité, le travail humain, remplaçables les unes par les autres (Karl Marx, Le Capital, 1867). Il s’en suit que seuls les travailleurs produisent de la valeur. Le salaire accordé aux travailleurs suffit tout juste au maintient de leur force de travail : les payer plus ne permettrait pas de créer plus de richesse. Dans le même temps, les capitalistes s’enrichissent alors qu’ils ne contribuent pas à la création de valeur. Cette situation n’est pas naturelle, elle est issue d’un rapport de force politique qui a donné l’avantage aux capitalistes grâce à la division des travailleurs. Le code du travail est un moyen pour ces derniers de se coaliser pour imposer de meilleures conditions de travail et un meilleur salaire. Tout recul en la matière est alors considéré comme un cadeau aux capitalistes dans le cadre d’un jeu à somme nulle. Toute réforme est interprétée comme allant soit dans le sens des capitalistes, soit dans le sens des travailleurs. Tout est politique : 35h ou 39h de travail hebdomadaire ? Retraite à 60 ans ou à 62 ans ? Au cours de négociations entre « partenaires sociaux » supposés représenter les deux classes, il s’agit simplement de déplacer le curseur entre plus de protection sociale et plus de précarité pour les salariés.

Cette doctrine est-elle dans le vrai ? On concède parfois des « cadeaux aux patrons pour qu’ils veuillent bien embaucher », sous-entendant sans l’avouer qu’on a besoin que les patrons embauchent sans qu’ils y soient forcés. Tout ne se serait pas que politique ? Par ailleurs, tout le monde ne rentre pas dans les deux classes capitalistes exploiteurs/travailleurs exploités : que faire des indépendants ? des petits patrons pas bien riches ? des vendeurs sur LeBonCoin ? des chauffeurs UberPop ? Il ne rentrent pas dans les cases. Les marxistes tièdes disent alors qu’il faut faire preuve de « pragmatisme » en aménageant d’innombrables cas particuliers qui viennent complexifier la loi. Cela évite de remettre en cause les fondations doctrinales du mammouth réglementaire.

Diego de Covarrubias y Leiva

L’autre doctrine est radicalement différente. Elle découle de la conception subjective de la valeur : la valeur d’une chose ne dépend pas de sa nature mais de l’estimation qu’en font les hommes, même si cette estimation est stupide (Diego de Covarrubias y Leiva, Variarum, 1554). De ce fait, allouer ses propres ressources est une activité qui est risquée. Les employeurs doivent anticiper tant bien que mal l’état futur de leur environnement, alors que les salariés sont assurés d’une rémunération. Les employeurs ne sont pas tout-puissants car d’une part ils sont soumis aux aléas de la demande, et d’autre part les facteurs de production qu’ils utilisent ne sont pas infinis. Ainsi les salariés peuvent faire jouer la concurrence entre employeurs, et c’est de là qu’ils tiennent leur pouvoir de négociation. En augmentant les contraintes légales sur le travail « à l’avantage des salariés », les employeurs embauchent moins et la concurrence entre eux diminue tandis que celle entre salariés augmente. D’autre part, la notion de salarié/employeur est elle-même à relativiser, puisque chacun peut être les deux à la fois et/ou changer de rôle avec le temps dans un sens comme dans l’autre. La conclusion de cette approche est que le code du travail réduit le champ des opportunités, en particulier pour les précaires et les exclus du travail. Il nuit donc à tout le monde à long terme. À court terme, on a bien quelques bénéficiaires, mais c’est au prix d’une extraordinaire sclérose de la société qui engendre des souffrances au travail, l’arrêt de l’ascenseur social, et un chômage endémique.

Adhérez-vous à l’une ou l’autre doctrine ? Il faut choisir, car elles sont inconciliables. Toute position intermédiaire n’est que du mauvais bricolage intellectuel, un obscur brouillard sur lequel prospèrent les pires démagogues. Démagogues dont le premier ennemi, la vérité, ne peut émerger que d’un débat sans détour.